TEXTE DU MOMENT

Pour nourrir notre foi

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 25e dimanche du temps Ordinaire – Année C

- Am 8,4-7 ; Ps 112,1-2.5-8 ; 1 Tm 2,1-8 ; Lc 16,1-13

Nous venons de prendre connaissance d’une suite de portraits, rapidement brossés dans les trois lectures de ce jour. Dans le livre d’Amos, nous voyons des hommes d’affaires, pour parler comme notre temps, injustes et malhonnêtes, traitant les autres et surtout les plus pauvres comme des marchandises, des objets sans âme, sans dignité. Plaise à Dieu que jamais nous ne soyons tentés de tels comportements, d’un tel mépris à l’égard de nos frères et sœurs et surtout des plus petits, des modestes, des pauvres, des humbles.
Dans la lettre de Paul à Timothée, ce sont des croyants à qui l’apôtre recommande de prier pour les hommes d’État, les responsables des sociétés. Ces derniers qui ne sont pas des membres des premières communautés chrétiennes, sont-ils hostiles ou bien favorables aux chrétiens ? Là n’est pas la question. Ils exercent des responsabilités au bénéfice de la société, ils méritent que l’on prie pour eux, comme nous le ferons tout à l’heure.

Enfin, dans l’évangile de Luc, nous retrouvons un personnage bien connu, celui du gérant habile. Ce type d’homme doit attirer notre attention : certes la malhonnêteté est citée ! on dit de lui qu’il a dilapidé le bien de son maître : on peut hésiter entre délit caractérisé, incompétence ou négligence. C’est parfois proche de ce qui nous guette : nous ne sommes pas forcément de grands falsificateurs, des bandits prêts à nous remplir les poches de biens mal acquis ; mais nous risquons bien d’être des gestionnaires de la richesse de l’évangile pas assez compétents, un peu négligents, ne saisissant pas bien les enjeux d’une vie évangélique qui soit un bon témoignage rendu au Christ et à son Père. Pas vraiment conscients d’être des intendants de la miséricorde de Dieu à l’égard de tous les hommes. Pas forcément prêts à mettre tous nos talents, nos aptitudes, notre habileté à son service, avec persévérance et sans découragement. D’autant plus qu’entre le maître soupçonneux qui renvoie son employé, et le patron bien informé qui fait l’éloge de son intelligence, il y a la différence entre un décideur réactif et un père bienveillant, le Dieu miséricordieux que Jésus est toujours prêt à nous présenter et à nous faire préférer.

En tout cas, tel est le nœud : cet homme était dédié aux affaires d’un autre, d’un maître, et nous-mêmes nous le sommes aussi : ce ne sont pas nos affaires que nous traitons quand nous venons ici, quand nous prions, quand nous sommes des témoins de l’évangile au quotidien. Un intendant, c’est exactement le rôle de celui qui doit faire réussir les affaires, non parce qu’elles seraient les siennes, mais justement parce qu’elles ne sont pas à lui. C’est le succès d’un autre qu’il cherche, même s’il doit y avoir pour lui aussi des bénéfices à gagner, un intérêt, voire des intérêts à engranger. Mais d’abord, c’est l’intérêt de son maître qu’il doit satisfaire. Disciples-missionnaires, comme aime à le dire le pape François, nous aimons l’évangile qui nous est confié, en cherchant qu’il soit aimé par d’autres que nous, en désirant qu’il puisse animer aussi profondément que possible la vie de nos sociétés, en le vivant de telle manière que le visage du Christ soit ainsi rendu visible auprès de ceux que nous rencontrons. Et la question est : sommes-nous prêts à nous dépenser sans compter et avec intelligence à ce service-là ?

Aujourd’hui, le Saint Père a voulu que le pallium des archevêques me soit remis publiquement, au cours d’une célébration liturgique à laquelle participe le peuple de Dieu, à Paris et dans les diocèses qui font partie de cette province ecclésiastique de Paris : en présence de Mgr le Nonce apostolique qui représente l’évêque de Rome dont l’Église préside à la charité de toutes les Églises catholiques du monde, en présence des évêques de ladite province, des prêtres et des diacres, des baptisés en mission, des consacrés et de tous les fidèles du Christ. Si le Saint-Père a voulu cela, c’est pour que soit rendue plus visible encore la communion qui, comme archevêque et dans l’exercice de ma mission de pasteur, me lie à lui et aux autres évêques, en particulier ceux de cette région. Nous avons à vivre, nous évêques, dans la communion affective et effective comme on dit pour en résumer les qualités les plus profondes ; et cette manière de vivre doit rejaillir sur nos Églises diocésaines, et sur le peuple tout entier, susciter, développer et encourager l’esprit de paix et d’unité. Pour que le salut de Dieu soit rendu plus visible, le Seigneur appelle encore une fois chacun à se convertir, à se tourner vers Lui ; ainsi ce salut de Dieu apparaît-il comme une puissance de paix, de lien, de communion et de fraternité.

C’est justement un moment pour le faire alors que nous percevons un appel à soutenir l’accompagnement fraternel à l’égard de ceux qui sont dans de grandes angoisses des souffrances physiques et psychiques, corporelles et spirituelles, de la maladie grave et de l’approche de la mort. En effet, notre société voit arriver un grand débat autour de la fin de vie, débat très récurrent depuis le tournant du vingt-et-unième siècle. Une succession de lois ne semble jamais l’apaiser, et l’on dit qu’il reste toujours des cas nouveaux non encore prévus par la loi qui obligent à la modifier. Comme si une loi était faite pour supprimer tout problème de conscience, toute interrogation éthique devant les circonstances délicates de l’existence. Il s’agit donc que puissent être entendues les voix de ceux qui accompagnent fraternellement ces hommes et ces femmes qui sont dans les douleurs et les angoisses de la fin de vie ; la voix de ceux qui font de ces moments des temps intenses où sont pris en compte les profonds besoins de réconciliation, d’écoute des aspirations spirituelles, de préparation. Nous nous rappelons que l’introduction des soins palliatifs depuis une quarantaine d’années a su apporter de grands bénéfices pour la compréhension et le soulagement des patients, mais que leur extension, réclamée par la loi, est insuffisante au regard des besoins ; et qu’il est du devoir éthique de notre nation de rendre les soins palliatifs plus accessibles, mieux connus et appliqués ; enfin qu’il demeure plus humain de croire possible une aide fraternelle à vivre les derniers instants de la vie terrestre.

Nous croyons profondément que nous disposons de réelles ressources pour pratiquer cela ; et depuis quarante ans, de très belles générosités personnelles et associatives ont été déployées dans ce service de la vie, nous pouvons en témoigner.

Mais aussi comme l’apôtre Paul le demandait, nous portons cela dans la prière pour toute notre société et pour ses responsables, le législateur, les relais d’opinion, les chefs politiques et sociaux : que personne ne perde cette espérance, et que nous sachions compter avec confiance sur la force de Dieu pour éclairer les cœurs et les consciences.

Alors, dans notre société inquiète, des lueurs de paix et de joie pourront parvenir au cœur de nos frères et sœurs : que le Seigneur nous conduise dans ce sens.

+Laurent Ulrich, archevêque de Paris.